Réflexion après l'atelier sur la biographie augmentée de Pierre Blanc Sahnoun.
Masterclass Septembre 2024 - Paris
Quand dame créativité convoque mes esprits de Belgitude.
J’écoute avec attention l’exposé de Pierre sur la biographie augmentée. C’est la première fois que j’entends parler de biographie dans l’Approche narrative conversationnelle. Moi, j’associe la biographie à de l’écrit, à un livre, à un récit de vie… à un texte matérialisé ! Alors ma curiosité est piquée et mes oreilles s’ouvrent grand.
Pierre s’interroge sur l’adjectif à donner à cette biographie mais qu’importe, je suis heureuse d’entendre une proposition d’écriture. Il décrit la démarche : un temps d’écriture pour une première version de l’histoire suivie d’un second temps d’écriture pour enrichir l’histoire par des moyens littéraires comme changer de point de vue, apporter un élément nouveau, faire parler un autre personnage… de la littérature quoi ! Ne sommes-nous pas auteur de notre vie !
« Biographie, Bio Graphie, Bille au graffe I, Bi, oh ! gras fit » me susurre à l’oreille l’esprit surréaliste de celui qui ne peint pas des pipes !
« Biographie augmentée comme réalité augmentée » ajoute subtilement l’esprit imaginatif de professeur Tournesol !
« Biographie une fois, il était une fois mais pas deux … » renchérit l’esprit coquin de notre petit Bruxellois national, une fois (à lire avec l’accent de chez nous) !
Ben oui, je convoque mes esprits de belgitude 😊 qui ne tardent pas à se mobiliser.
Encouragée par ces esprits d’impertinence joyeuse, mon cœur se met à battre un peu plus fort … (oui, oui, mon corps me parle)
Eureka ! Mais oui, bien sûr ! La biographie augmentée qui fait appel à l’écriture placée dans un processus d’accompagnement pourrait être une belle opportunité pour réaliser un recueil de récits de vie préférés !
L’esprit de la Réveilleuse d’histoires s’agite en moi …
Je commence à griffonner, je dessine, j’élabore …… Rassurez-vous j’écoute en double, triple piste, tous mes écouteurs sont branchés sur « radio créativité ».
Une métaphore se propose à moi : l’accompagnement comme une promenade narrative … une marche avec mon client-narrateur sur la Route du Soi. Une aventure narrative partagée où le récit sera une exploration pleine de surprises.
Me voilà propulsée au pays des histoires, dans un monde romanesque où j’accompagne des personnes sur le chemin de leur narration. Un processus d’accompagnement commence à s’élaborer où la biographie augmentée s’articule à des conversations de re-authoring, de re-membering… Où des séances de conversations narratives se consolident par des séances d’écriture narrative comme on aime le faire chez les Réveilleurs d’histoires.
La voix du Schtroumpf malin me rappelle de ne pas oublier que nous sommes les récits que nous nous racontons (cfr.Nancy Huston dans son livre L’espèce fabulatrice). Les histoires sont des agencements d’expériences qui tissent une trame narrative. Lorsque cet agencement privilégie nos manquements par rapport à des narrations dominantes alors naissent des histoires de problème. Lorsque cet agencement met en avant la face lumineuse de notre vie alors une narration préférée de soi émerge.
Le déroulé de mon processus se précise et je me vois déjà accompagnant une personne dont la narration de soi est squattée par un problème. Cette pensée à peine pensée, me voilà recrutée par une foule d’histoires de problème qui se portent candidates pour m’empêcher de poursuivre le récit que vous lisez à l’instant… (tiens, je fais de l'ethno-biographie !)
« Je ne suis pas assez légitime, je n’ai aucune notoriété », « Je ne suis pas vraiment originale, à quoi bon », « Je ne suis pas une vraie coach, je ne sais toujours pas comment me définir », « Je ne suis pas capable de rendre compte de ce projet clairement, personne ne va me comprendre » « De toute façon Pierre aura oublié qu’il t’a demandé de faire un petit post-it pour raconter ton parcours de biographie augmentée… tu n’es pas vraiment importante et puis ça ressemble à rien ton dessin t’es pas facilitatrice graphique»
Heureusement l’esprit du Chat timbré « Écrire ou ne pas écrire. La lettre ou le Néant » me suggère d’utiliser ces récits pour illustrer plus concrètement mon propos.
Je sélectionne donc l’histoire de problème liée à l’illégitimité. Une histoire de problème très populaire !
Je continue donc la description de mon processus de biographie augmentée.
Mon client-narrateur se prend donc les pieds dans ce problème, il trébuche. Sa narration tourne en rond comme un disque rayé qui le ramène aux mêmes conclusions identitaires : je ne suis pas la bonne personne pour cela, je suis nul, pas à la hauteur…et je peux le prouver ! En effet, cette narration est une sélection d’anecdotes où le sentiment d’illégitimité a été vécu et qui oblitère toutes les anecdotes où il ne s’est pas vécu. Dans ce récit de soi, c’est le problème qui raconte ; c’est son point de vue qui s’impose. Illégitimité bouche l’horizon, la progression d’une histoire identitaire riche et lumineuse ne peut s’élaborer puisque le client-narrateur n’est pas vraiment l’auteur de son récit. Ce JE qui s’exprime est un autre comme l’a mis en évidence Paul Ricoeur à qui l’on doit la notion d’identité narrative.
Moi, je suis à côté de mon client-narrateur et nous externalisons le problème « Qu’est-ce qu’illégitimité vous empêche de réaliser ? Comment arrive-t-elle à vous persuader de renoncer ? A quel moment se fait-elle plus discrète ?... Nous conversons avec mes questions narratives que je tente de mettre sur orbite : allumage de l’intention, mise à feu de la formulation et propulsion de la scénarisation. Notre conversation narrative produit un récit et bien qu’à ce stade ce soit un récit oral, c’est bien un texte qui s’élabore. C’est la version 1 de ce récit identitaire.
Pendant ce temps d’affûtage, mes esprits feu follets dans leur costume bien taillé et leur chapeau boule se marrent car ils me suggèrent espiègles de faire de cette histoire de problème un pré-texte pour réécrire ce récit de soi avec quelques boosters littéraires : « Propose d’autres lunettes à ton client-narrateur, des lunettes roses car il se raconte sous la dictée du problème ! » Fais une pause dans ta conversation pour passer à l’écrit ! Demande lui d’écrire un texte décrivant un moment vécu mais en s’adressant à illégitimité comme s’il était un agent de police ou un contrôleur de train.
Propose-lui de raconter une anecdote où illégitimité s’est présentée mais en proposant à ton client-narrateur d’imaginer qu’il avait la force du Djedda caché dans sa poche.
Et voilà que l’esprit du Professeur Tournesol me revient !
Tout texte est un intertexte dit Barthes, c.à.d qu’il contient d’autres textes comme dans une poupée Matriochka ! Si le texte c.à.d la narration qui se déploie dans sa version première adopte souvent le point de vue du problème, la seconde version va déplacer l’angle de vue du narrateur l’obligeant à raconter autrement ou autre chose. Le client-narrateur va devoir mobiliser d’autres souvenirs, d’autres expériences de vie pour se raconter. Son récit va s’épaissir et se faisant mettre le récit-problème plus à l’arrière-plan car des ressources vont apparaître. L’histoire qui tournait en rond se relance, une nouvelle exploration narrative s’ouvre.
On the road again ! Nous voilà mon client-narrateur et moi face à un nouveau texte c’est la version 2 … support pour y faire bondir quelques questions narratives dont l’affûtage est désormais un peu plus aisé (ouf ! faut quand même que je fasse comprendre à Pierre que son enseignement porte ses fruits) La marche reprend, l’exploration continue ! Une question en entraînant une autre, la narration se poursuit. La recherche de fines traces ainsi que de moments d’exception sont évidemment les explorations qui détournent du chemin initialement emprunté. Des chemins de traverses nous font pénétrés dans des territoires identitaires nouveaux. Le récit de soi de mon client-narrateur se poursuit. Il est documenté par le praticien qui écrit des retours poétiques qui s’ajoutent à cette biographie qui s’augmente. (Tiens, je viens de basculer vers mon identité de praticien narratif ! Illégitimité se dissoudrait-elle aussi en moi à cet instant de mon écrit ?)
Tout à coup, voilà que ça recommence ! La route est barrée !
« Je ne suis pas très… je manque de …j’ai toujours … » le récit est bloqué, mon client-narrateur patine. Nous sommes dans une impasse. Heureusement, mes questions narratives ont permis de bien cerner les ruses du nouveau problème et sa façon de procéder pour recruter mon client-narrateur qui avançait hypnotisé par le discours dominant de la Performance. (Je me demande d’ailleurs si écrire tout ce texte ce n’est pas aussi performance qui me recrute, mais bon, je poursuis sans quoi c’est illégitimité qui va gagner si je ne rédige pas cet article … ouille y a du monde dans ma tête, c’est surréaliste non !)
Reprenons ! Je me vois bien proposer à mon client un autre temps d’écriture car l’histoire de problème repointe son nez déguisé sous une autre forme. L’histoire préférée de mon client-narrateur a besoin d’être reboostée pour s’amplifier encore. Un temps d’écriture me semble judicieux à nouveau. Le processus de biographie augmentée décrit par Pierre est à nouveau mis en place : écriture d’un texte dans une version 1 et puis dans une version 2 amplifiée par des boosters littéraires.
Cette fois, j’imagine un temps d’écriture où le booster littéraire serait inspiré par un A.M.I (absent mais implicite) ou ferait intervenir un ami du club de vie.
Mes esprits feu follets me chuchotent à l’oreille : « Demande lui d’écrire une anecdote mais de changer le décor en proposant un lieu où le problème se voit dans le miroir de l’histoire préférée » ou « Et si le problème de performance changeait de coiffure à quoi elle ressemblerait ? » ou encore « Propose-lui d’écrire en donnant la plume à un ami. Que dirait cet ami sur ses super pouvoirs pour résister au problème ? »
A la différence de la première écriture, j’imagine que ce texte boosté ou augmenté serait lu devant des témoins extérieurs qui feraient des retours (oraux et/ou écrits) à mon client-narrateur sur ce qui les a émus, touché, pincé le cœur. Ces retours permettraient d’augmenter, d’épaissir le récit de soi de mon client-auteur. Cette séance d’écriture-lecture pourrait être un moment d’échange sur les modes de résistance face à l’histoire dominante de performance. Ce petit groupe pourrait partager ce que chacun en retire comme apprentissage pour sa propre vie. S’ajoute alors aux textes de mon client-auteur ces billets de renforcement … peu à peu s’élabore un recueil de morceaux de vie documentés … une biographie augmentée… une auto-documentation documentée. Un recueil d'histoires préférées.
Je vois déjà une production finale au terme de cet accompagnement où je demanderais à mon client-auteur un dernier texte, un super-texte, un kasala (texte d’autolouange) qui illustrerait le parcours, la traversée narrative, le voyage entrepris. Une lettre à soi-même ! Une biographie augmentée.
Je lui demanderais enfin :
- Quel titre donnerais-tu à ton récit de vie ?
- Dans quelle collection aimerais-tu qu’il soit intégré ?
- Quel serait le nom de son éditeur ?
- Quel nouveau chapitre aurais-tu envie d’y ajouter demain ?
- A qui voudrais-tu le dédicacer ?
Les textes seraient assemblés dans une farde, un cahier, un album illustré, un carnet créatif bref une production finale artisanalement poétique. Peut-être même que cette dernière séance serait collective et organisée sous la forme d’un salon littéraire pour marquer la transhumance identitaire de mon client-auteur, une cérémonie avec un petit drink amical !