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Pierre Duray

Honorer son histoire, une clé essentielle

Quand une question change l’orientation d’une séance thérapeutique !

 

Langage et neurones miroirs

« Le langage n’est pas une collection de concepts abstraits ou d’étiquetages pour les objets d’un monde inanimé. Il a ses racines dans les actions, et les possibilités d’actions, avec des expériences sensorielles correspondantes de leurs acteurs biologiques. » (Pourquoi je ressens ce que tu ressens, Joachim Bauer, éditions Guy Trédaniel).


Les découvertes sur les neurones miroirs nous montrent que les cellules nerveuses portant les programmes pour les idées d’actions s’activent pour nos propres actions mais aussi lorsque nous observons ces actions chez autrui, qu’elles soient objectives ou subjectives. Hors là où nous trouvons ces neurones miroirs se situe la zone motrice du langage.


Cela nous permet de mieux comprendre l’importance du récit et des mots utilisés par une personne pour se raconter mais aussi l’implication vitale des récits entendus, des récits collectifs. Comment mon histoire personnelle va-t-elle se développer ? Quelle place va-t-elle trouver ? Et sera-t-elle même entendue ? Comment le fait de me raconter différemment me permet d’agir autrement ?


Honorer pour changer son récit

Pour l’Approche Narrative, ces questions sont fondamentales car ce sont elles qui permettront à la personne de se réapproprier sa propre histoire.


Il est capital que la personne ait l’espace, la liberté de reconstruire cette histoire. La posture du praticien narratif crée ces conditions d’expression libre retrouvée. Posture qui se mettra en place par la question vivifiante : « Qu’avez-vous envie d’honorer aujourd’hui ? ». Elle est stimulante car elle offre l’espace sacré (à qui l’on doit un respect absolu, qui s’impose par sa hauteur de valeur cfr le dictionnaire Larousse) où la personne a le choix de raconter ce qui est important de mettre en avant à l’instant T de la séance.


Cette question bouleverse la posture classique de l’accompagnement qui souvent met l’accent sur le problème et la souffrance. L’Approche Narrative focalise, quant à elle,  l’attention sur ce qui mérite d’être honoré. De ce fait, c’est avant tout une reconnaissance de la personne dans sa capacité de résilience, comme des retrouvailles avec sa dignité. Il ne s’agit pas ici simplement de raconter ce qui ne va pas ou de rêver une amélioration mais bien « d’honorer » c’est-à-dire de donner du poids à ce qui importe pour la personne. Permettre à l’accompagné d’honorer son histoire ou un élément de celle-ci (lieu, personne, événement) c’est d’emblée lui rendre sa dignité. C’est lui qui raconte et qui se raconte comme il l’entend.


Cette première, belle question du processus narratif ramène la personne à une dimension positive d’elle-même, même dans la détresse. Déjà quelque chose se met en route. Le regard commence à se détourner du traumatisme pour « s’orienter » c’est-à-dire se diriger vers l’Orient, là où le soleil se lève, là où la nuit s’estompe pour laisser émerger la lumière de l’espoir retrouvé.


Concrètement, comment ça se passe ?

Voici quelques exemples forgés à partir de mes rencontres en consultations que je présente ici de façon généralisée et hypothétisée pour simplifier.


Premier exemple : une personne en deuil

En début de séance, cette personne pourrait être submergée par la disparition d’un être cher. Cet être pourrait être une personne (un conjoint, un enfant, un parent) ou un animal, voire, son métier car arrivée à la retraite. Avec cette perte, c’est aussi une part d’elle-même qui part.

Au lieu de nous attarder sur son chagrin qui a déjà son poids, la question « Qu’avez-vous envie d’honorer aujourd’hui ? » pourrait lui permettre d’honorer l’amour partagé avec le disparu, ce qui donnerait une autre couleur au deuil en le transformant en un espace de souvenirs positivement animés. Honorer le souvenir, le vécu et l’histoire partagée pour envisager l’à-venir et redire bonjour à nouveau.


Deuxième exemple : une personne ayant subi des abus

Souvent les personnes traversant ce genre de traumatisme se voient comme victimes et coupables. Leur identité de victime est renforcée par l’étiquette posée par la collectivité. Ce qui n’est pas faux, mais très exclusif.

Afin de sortir de ce schéma identitaire de victime, lui poser la question lui permettrait d’honorer sa résilience. Cela lui permettrait de se voir autrement qu’un survivant mais bien comme un être en métamorphose.


Comme troisième exemple, je pourrais prendre la situation d’une personne engagée dans un parcours de sevrage.

Bien évidemment, en pleine lutte contre son addiction, cette personne pourrait ruminer sur toute l’ampleur des dégâts produits dans sa vie et déprimer sur les rechutes. Mais cette question « Qu’avez-vous envie d’honorer aujourd’hui ? » l’aidera à honorer chaque heure, chaque jour, chaque semaine où elle a résisté. Ça lui fournira un appui pour ancrer la notion de progression, d’avancement.


Une question qui surprend et change l’agir

Chaque fois que cette question « Qu’avez-vous envie d’honorer aujourd’hui ? » est posée celle-ci surprend et pousse à réfléchir. Elle engendre un soulagement, une détente. Comme si la personne se disait : « Enfin, je vais pouvoir parler d’autre chose ! ». Clairement, à ce moment de la séance, l’énergie change. Le patient redevient acteur/auteur de son récit en retrouvant son autonomie narrative. Les étiquettes sont décollées. Le regard se détourne des tourments et se pose sur un nouveau chemin, celui d’un nouveau récit. Et comme nous l’avons vu au départ : raconter c’est agir. C’est une transmutation de l’être dans les trois dimensions traversées par la narration appelés paysages : l’identité qui est son cadre de références sur lui-même, les autres et le monde, l’action qui est son mode opératoire pour agir en vers lui-même, les autres et la société,  la relation qui est son espace de rencontres et d’interactions.


Se raconter c’est donc bien mettre en mots pour agir et se poser dans son histoire sous l’angle d’un agissant qui choisit sa destinée.


Et vous qu’honorez-vous à travers la lecture de cet article ?


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