J’ai besoin de me glisser dans l’arbre pour trouver ma place. J’enfonce mes orteils loin dans la terre meuble et fertile. Je sors mes racines de temps en temps, pieds flexes, orteils à l’air, je fais prendre l’air à mes ancêtres, ça leur fait du bien, ils s’oxygènent et puis je les regarde à travers les nœuds sur mon tronc. Serpents joyeux, mes racines se tortillent dans l’air du temps, s’en amusent beaucoup, et s’en retournent en terre retrouver leurs amis disparus depuis des siècles.
Ensuite, je lève mes bras vers le ciel et je sens que ça tangue un peu, je dépose une branche par ci, une branche par là. Heureusement que je suis entièrement seule à la maison et que le chien reste profondément endormi parce que je me penche fort vers la droite quand je pense aux quelques fruits rouges et bien murs qui sont accrochés à mon arbre. Il y a une pomme bien rouge, appétissante à souhait, que je voudrais voir voler dans le vent rafraîchissant. Je voudrais m’amuser à jongler avec elle, la mélanger à d’autres pommes, poires et figues, tourner dans une belle compote embaumante à la cuiller en bois. Se lancer des pommes et des poires d’un arbre à l’autre, voilà un projet d’avenir.
La couverture de mon livre « Voyage au bout du burn-out » est rouge, il est au four, prêt à être croqué. Il a été fabriqué pour qu’on le savoure, mais je sais que je devrai parfois vite retirer ma main qui le tend de peur qu’on m’attrape le doigt pour le manger. Ce jour-là, je m’enfoncerai alors avec mes amis orteils dans la forêt, chaude et fertile le jour, mais froide et menaçante la nuit. Je ne sortirai mes doigts de mes pieds flexes qu’à la chaleur du jour pour danser.
Je voudrais savourer tous les fruits pendant longtemps encore, croiser mon espèce et laisser une formule pour la compote quand je l’aurai trouvée, à moins que je ne les offre à manger jusqu’au trognon. Dans ce cas, je récupérerai les pépins. Les pépins, c’est magique. Quand j’étais petite, j’en ai récupéré un ou deux, j’ai creusé avec mes doigts un petit trou dans l’herbe du jardin. Bon, je n’ai jamais vu de résultat, il ne faut pas exagérer. Mon histoire de racines, de terreau et de bras en l’air tient à peine la route face à la hausse du prix du gasoil. De ce côté, il y a quelque chose à construire aussi, peut-être plus de l’ordre de la brique, il faut bien faire tourner la marmite si on veut de la compote, rentrer à la maison le soir et mettre ses vrais orteils devant un bon feu, de préférence avec le produit de la chasse du jour qui rôtit dedans. Mais je crois que c’est surtout l’aventure de la chasse avec mes amis qui m’intéresse.
Et le rythme pour arriver à réaliser tes projets dans tout ça, me demanderez-vous ? Je ne prends que deux notes : rire et pleurer. Dans le bon à tirer que j’ai signé ce matin pour partager ma pomme toute rouge, j’ai relu pour la millième foi la première phrase :
Lune en scorpion. Cette position crée chez vous un tempérament bouillonnant et des sentiments excessifs. Tout est vécu intensément, voire dangereusement si vous ne parvenez pas à vous contrôler. Le contrôle viendra avec l’âge et l’expérience. Tu es née le 2 avril 1866 et je découvre dans nos cartes du ciel que la lune est en scorpion.
Sophie De Baets